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Vers un service public de l’eau plus performant

Par 10 juillet 2018 No Comments

David ALEXANDRE, Directeur Général Délégué, Tilia

 

Le secteur de l’eau fait face à des défis environnementaux de plus en plus complexes et voit se renforcer des liens plus étroits de son activité avec celles d’autres grands services publics, par des nouvelles possibilités de valorisation des ressources du cycle de l’eau, de nouvelles possibilités de progrès dans l’exploitation et la gestion patrimoniale et par un management modernisé, plus proche des femmes et des hommes qui l’animent.

 

Un potentiel d’amélioration de la performance des réseaux

Les réseaux d’eau et d’assainissement sont par nature très locaux et peu interconnectés. Il faut garder à l’esprit qu’un mètre cube d’eau à transporter pèse une tonne et qu’y ont lieu des processus de dégradation biologique limitant les possibilités de stockage.

La gestion de l’eau et de l’assainissement est donc largement décentralisée à l’échelle des territoires et doit progresser en efficience par la mise en place par chacun de technologies, d’outils et de méthodes nouvelles.

Une première brique dans la bonne gestion des services d’eau et d’assainissement est la gestion patrimoniale. ll faut connaître son réseau pour le gérer efficacement, prendre les bonnes décisions en matière de renouvellement et d’investissements en trouvant le juste équilibre entre une approche à court terme purement économique ‑ investir a minima pour éviter des coûts trop élevés de réparation des casses et une approche de remplacement systématique et de maintien d’un rendement de réseau très élevé qui peut s’avérer inutilement coûteuse.

En France, une nouvelle loi issue du Grenelle de l’Environnement impose aux collectivités de faire l’inventaire patrimonial des réseaux. Les régies publiques et les opérateurs privés sont désormais en mesure d’optimiser la gestion patrimoniale des réseaux à partir de modèles statistiques centralisés basés notamment sur l’historique des interventions.

Le potentiel d’amélioration de la performance des réseaux d’eau potable reste significatif en France avec un taux de fuite moyen d’environ 25%, plus important en zone rurale que dans les villes.

 

Un service public industriel en voie de modernisation

La tendance, notamment en milieu urbain est de construire des installations de traitement plus compactes, mettant en œuvre des technologies qui accélèrent les processus biologiques à l’œuvre dans les stations d’épuration. Ces technologies ont aussi des cycles de vie plus courts et nécessitent des compétences d’exploitation et de maintenance plus spécialisées.

La gestion des boues de stations d’épuration est aujourd’hui un enjeu majeur et représente une opportunité de gestion intégrée eau-énergie-déchets avec des perspectives d’utilisation locale du biogaz, pour alimenter des centrales de cogénération voire injecter le méthane dans le réseau local de distribution de gaz, comme l’ont déjà fait Strasbourg et Grenoble.

Les tendances du secteur de l’eau embrassent aussi les nouvelles technologies numériques de manière systémique, par exemple dans la gestion des eaux pluviales, avec une capacité optimisée à gérer les fortes pluies par anticipation à l’aide de modèles de plus en plus précis, combinés à des équipements de stockage en réseau mobilisables en temps réel. En permettant d’optimiser à l’amont des usines, ces développements numériques permettront de limiter les investissements d’infrastructures de traitement lourdes et donc de mieux maîtriser les coûts à moyen terme.

Les compteurs connectés permettent aujourd’hui de mieux comprendre les consommations et de proposer des nouveaux services, voire, pourquoi pas, d’adapter à l’avenir les tarifs pour limiter les pics de production et mieux dimensionner les infrastructures, dans une logique de gestion de capacité similaire à celle qui se développe dans l’énergie.

 

Les enjeux de la performance

Les infrastructures de traitement de l’eau, donc les usines, que ce soit de production d’eau potable ou de traitement des eaux usées, sont d’une complexité comparable aux processus du secteur industriel. Les collectivités territoriales qui en ont la charge doivent donc faire évoluer leurs compétences et leurs pratiques managériales vers un management plus industriel et plus tourné vers la performance.

Il n’existe aujourd’hui en France aucun mécanisme incitatif pour améliorer la performance des services publics du secteur de l’eau. Le transfert des compétences eau et assainissement au niveau des communautés de communes et communautés d’agglomération, impulsé par la loi NOTRe, donne des opportunités d’intégrer les services à une échelle urbaine plus grande et d’en renforcer les capacités techniques et managériales pour en améliorer la fiabilité, la qualité et la performance économique.

Ce ne sont généralement pas les bonnes idées qui manquent pour s’améliorer dans ce secteur d’activité. L’expérience montre que les idées développées dans les nombreux rapports et plans ont parfois du mal à se traduire dans les faits.

Notre expérience de transformation de grands services publics du secteur de l’eau en Europe et aux Etats-Unis nous a appris que pour que les plans d’actions se traduisent dans les faits et aient un effet pérenne, il faut au moins les éléments suivants :

  • Mettre les femmes et les hommes au cœur du changement : Une implication très large des personnels dès la genèse des idées, une appropriation et une responsabilisation claire, qui se poursuivent pendant la mise en œuvre par une communication fréquente et un accompagnement via la formation et le coaching ;
  • Communiquer sur des objectifs clairs : Des plans d’action conçus dans le cadre d’un exercice stratégique à plus grande portée, embrassant les enjeux de long terme des services, ceci afin de donner de la vision aux initiatives opérationnelles et réciproquement de mettre en action concrètement la vision stratégique qui porte les objectifs du service public.
  • Mettre en place une culture de la performance : Développement d’un management de la performance par la mise en place d’outils de suivi de progrès et par l’instauration de dialogues réguliers à tous les niveaux autour de l’atteinte des objectifs.

Les services publics d’eau et d’assainissement gagnent à s’ouvrir sur le monde en coopérant entre entités de même nature ou complémentaires (autres services publics essentiels). Nous pouvons parler d’une tendance au développement d’une nouvelle forme de PPP, les Partenariats Public-Public.

Des exemples récents montrent la voie, comme par exemple la coopération du SIAAP (Syndicat Interdépartemental d’Assainissement de l’Agglomération Parisienne) avec la société des eaux de Berlin (BWB) sur des sujets de recherche et développement notamment ou bien le partenariat d’innovation entre le SYCTOM (SYndicat mixte Central de Traitement des Ordures Ménagères) et le SIAAP pour la valorisation commune de la part fermentescible de leurs déchets organiques à une échelle unique en France.

Le renforcement des services publics du secteur de l’eau passera donc par leur capacité à :

  • Manager et développer un vaste champ de compétences techniques adaptées aux réalités du terrain, en mettant notamment les infrastructures à la portée des capacités d’exploitation et de maintenance locales,
  • Créer les conditions du changement, en intégrant la dimension humaine et en embrassant une culture industrielle,
  • Démontrer l’amélioration de leur performance et gérer durablement les infrastructures et le service.

David Alexandre, Directeur Général Délégué, Tilia